On m’a demandé de me taire. J’ai appris le droit.
Je m’appelle Oliver Joly. Avant d’apprendre à défendre ma parole, j’ai appris à courir.
Enfant, à l’école de Wissant, je franchissais parfois un muret pour rentrer chez moi. Je fuyais les insultes et les violences que je subissais, notamment à cause des origines anglaises de ma mère. Un enfant devrait courir pour jouer, pas pour échapper à sa cour de récréation. J’ai changé d’école. Je croyais qu’une nouvelle adresse suffirait à me donner une nouvelle chance.
Puis je suis arrivé au centre scolaire Saint-Pierre de Calais.
Des problèmes informatiques ont commencé à dévorer ma scolarité. Des messages ont été envoyés depuis des comptes associés à mon nom. Avec mes parents, j’ai demandé des vérifications. Nous avons cherché des traces, des explications, des réponses. L’établissement doutait de notre version. Je peux comprendre qu’une école cherche à protéger ses élèves et ses personnels. Ce que je n’ai jamais pu accepter, c’est qu’au milieu des inquiétudes des adultes, ma propre parole d’enfant semble être devenue la chose la moins digne d’être examinée.
En février 2021, Saint-Pierre m’a exclu. Son courrier m’attribuait des actes informatiques graves. Pendant des années, j’ai porté cette lettre bien au-delà de ses pages : dans les regards, dans les sous-entendus, dans l’effort absurde qu’il faut fournir pour se présenter quand d’autres croient déjà vous connaître. On peut quitter un établissement en une journée. Il faut parfois des années pour quitter l’image qu’il a laissée de vous.
Saint-Pierre avait des murs, des bureaux, des adultes, un papier à en-tête. Moi, j’avais douze ans. Ce n’est pas une preuve que j’avais raison sur tout. C’est la mesure du déséquilibre que j’ai ressenti chaque fois que je tentais de me faire entendre. Je demandais qu’on distingue mon nom, mon compte informatique et la personne qui avait réellement accompli chaque acte. Cette distinction me paraissait essentielle. Elle était mon histoire entière.
Au collège suivant, je voulais être simplement Oliver. Mais je me sentais précédé par les événements de Saint-Pierre. Je consignais ce que je vivais dans mon carnet, comme si écrire pouvait empêcher ma voix de disparaître. Malgré cela, j’ai continué à étudier. J’ai obtenu mon brevet avec mention bien. Au lycée, j’ai retrouvé des amis, des projets, et j’ai connu l’amour. Je voulais une vie d’adolescent, pas une existence passée à répondre à des accusations.
D’autres conflits et procédures ont ensuite bouleversé ma scolarité. Puis est venu le 4 mai 2026. Ce jour-là, le tribunal pour enfants de Boulogne-sur-Mer m’a relaxé de plusieurs chefs de poursuite, notamment ceux concernant des accès frauduleux allégués à des systèmes informatiques scolaires et un message électronique envoyé en septembre 2020. Je ne prétends pas que cette décision révèle l’auteur des actes, ni qu’elle tranche tout ce qui s’est passé à Saint-Pierre. Je dis ceci : après des années à vivre sous ces accusations, j’ai été relaxé de ces chefs.
Alors oui, j’ai éprouvé de la colère contre Saint-Pierre. Une colère qui, certains jours, touchait à la haine. Je ne vais pas en faire un ornement littéraire : la haine abîme celui qui la porte. Mais je refuse aussi qu’on exige de moi une douceur de façade pour rendre mon récit acceptable. Ce que j’ai vécu mérite mieux qu’une formule polie.
J’aurais pu me contenter de crier. J’ai choisi d’apprendre à lire les pièces.
C’est là qu’est né mon amour pour le droit. Dans cette question obstinée : Qu’est-ce qui est établi, et par quoi ? Dans la différence entre un compte et son utilisateur, entre une accusation et une preuve, entre une relaxe et une victoire totale. Le droit m’oblige à examiner ce qui contredit ma version autant que ce qui la soutient. Il ne calme pas toujours ma colère. Il lui impose quelque chose de plus difficile : la précision.
Victor Hugo écrivait : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ». Les Châtiments
Pour moi, lutter, ce n’est pas seulement élever la voix. C’est reprendre une chronologie, relire un jugement, reconnaître une limite et revenir avec une question à laquelle personne n’a encore répondu.
Émile Zola écrivait : « la vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera ». « J’accuse…! »
Je n’ai pas la prétention de faire de mon histoire une autre affaire que la mienne. Mais je sais désormais pourquoi cette phrase me touche : on peut être impatient de voir la vérité avancer et consacrer, malgré tout, des années à vérifier chacun de ses pas.
Au centre scolaire Saint-Pierre de Calais, je voudrais dire ceci : vous avez eu la possibilité d’écrire une lettre qui a pesé sur mon adolescence. Moi, j’ai mis longtemps à trouver les mots pour raconter ce qu’elle m’a fait vivre. Aujourd’hui, je les ai.
Je ne demande pas qu’on me croie parce que je parle avec force. Je demande qu’on lise avec la même attention ce qui m’accuse et ce qui me donne raison. Je demande qu’on n’appelle pas prudence le fait de répéter un soupçon, puis excèsle fait de lui répondre.
Je m’appelle Oliver Joly. J’ai longtemps couru pour fuir ce qui me blessait. Désormais, je reste. Je regarde les faits en face. Et je prends la parole.
